« Des milliers de poissons morts »

Tupou a vécu et travaillé pendant 4 ans à Fangataufa pendant les premiers essais souterrains. Il était chef d’équipe d’un groupe de travailleurs qui avaient la charge des appareils de forage.

 

« Le premier se trouvait à Terme sud, le deuxième à Echo. Lorsque nous avions fini de forer le puits, on faisait descendre la bombe dans le trou et on y plaçait également des instruments. Ensuite on scellait le trou avec du béton.

Après l’essai, des spécialistes revêtus de combinaisons protectrices retiraient les instruments, puis l’endroit était grillagé et devint zone interdite. Après chacun des essais qu’il apparaissait des fissures. Il y en avait une de 50 m de long, large de quelques centimètres. Une autre avait 100 m de longueur. Entre les sites d’explosion, il y avait environ un kilomètre et il y avait une route qui disparaissait dans la mer par endroits après un des essais. L’atoll s’enfonçait et des cratères de 100 à 200 m de diamètre apparaissaient sur le site de l’explosion. Il y avait des zones interdites sur l’atoll quand les essais atmosphériques et souterrains ont commencé. Lorsque nous devions pénétrer dans ces zones pour y travailler, nous construisions de petites cases à la limite de la zone contaminée, où les gens pouvaient mettre leur combinaison protectrice et se doucher quand ils repartaient.

La zone de vie était dans un petit endroit nommé Frégate. Nous habitions dans une sorte de « conteneur » totalement étanche, avec l’air conditionné. Il y avait deux tailles de conteneurs, les petits qui pouvaient abriter deux personnes – des Blancs – et de plus grands pour cinq Polynésiens. Ils y avaient besoin d’air conditionné car il fait très chaud à Fangataufa. Il n’y avait pas d’arbres parce qu’ils avaient été détruits par les explosions. Mais selon les rumeurs, l’air conditionné servait à isoler les ouvriers de la trop forte contamination ambiante. Bien entendu, ceci n’était pas officiel.

Maintenant, à l’exception d’une petite zone de loisirs où quelques cocotiers ont poussé normalement, il ne pousse pas d’arbres à Fangataufa plus haut qu’un mètre. Même à Frégate, où se trouve le quartier d’habitation, aucun des cocotiers que nous avons planté ne pousse plus haut qu’un mètre et aucun ne porte de fruits. Au début, quand nous sommes arrivés à Fangataufa, nous étions autorisés à nager  et à faire toutes sortes de jeux nautiques. Même le poisson était bon.

Mais après le première explosion souterraine à Terme sud, cette zone fut interdite et après les deux explosions suivantes à Echo, la natation et la pêche était interdite sur tout le lagon.

Après chaque essai souterrain, il y avait une sorte de raz de marée qui balayait une partie de Fangataufa, et quelques jours plus tard, des milliers de poissons morts, puants, s’échouaient sur le rivage. Au début, il n’y avait pas la ciguatera, mais après on nous a dit de ne plus pêcher du tout. Nous ne pouvions plus rien manger de cocos ou n’importe quoi d’autre qui poussait ici. Je connais des gens qui sont tombés malades et que l’on a évacués, mais personne ne nous disait quel était le problème, qu’il y avait un danger , ou encore quelles seraient les conséquences de ces dangers. La plus grande partie de l’île était grillagée, mais tout ce qu’on nous disait, c’était de se conformer aux panneaux d’interdiction. Si nous passions outre, on nous donnait un premier avertissement et la seconde fois nous étions immédiatement évacués à Tahiti. Mais bien entendu malgré cela, nous avons continué à pêcher.

J’ai quitté Fangataufa à cause des conditions de travail. On ne nous laissait rentrer à Tahiti pour un congé que tous les six mois et cela conduisait à de nombreux divorces. Il y avait aussi beaucoup de problèmes de santé.

On nous fit subir quelques examens médicaux. Lorsque j’ai commencé à travailler là-bas et au moment de mon départ, ils prélevèrent des échantillons de sang et d’urine, prirent ma tension, me firent passer une radio et me passèrent  au « spectro ». Mais il n’y a rien eu pendant que j’y travaillais ni aucun suivi depuis mon départ. Je me suis marié et nous avons un fils. Il a un problème  cardiaque  mais nous ne savons pas exactement ce dont il s’agit. Nous avons essayé d’avoir un deuxième enfant mais nous n’avons pas eu de chance pour l’instant.

Peu après mon départ de Fangataufa, des amis m’ont dit que l’atoll avait été temporairement abandonné, sans doute à cause de sa contamination radioactive.

Le problème est le fort taux de chômage à Tahiti. Les gens voient tous les objets de luxe, les belles voitures, les magnifiques maisons et ils veulent aussi les acquérir. Si nous voulons avoir de l’argent pour nourrir nos familles, nous n’avons pas d’autre choix que d’aller à Moruroa et Fangataufa et de travailler dans des conditions très dangereuses, même si nous ne préférions ne pas le faire. »

Témoignage tiré de l’ouvrage: « Témoignages – Essais nucléaires français: Des Polynésiens prennent la parole » Greenpeace/Damoclès.

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