Quel chemin reste-t-il aux humanités ?

Le présent est teinté des ombres du passé : ces ombres dessinées sur les murs d’Hiroshima et de Nagasaki. Dans l’éditorial de Combat du 8 août 1945, Albert Camus s’interrogeait : « Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. »

 

 

75 ans après, j’ai la sensation que nous sommes dans une zone grise, flirtant dramatiquement avec le suicide à l’aide de nos connaissances scientifiques. Entre l’abyme et le levant, l’humanité hésite.

L’Homme a eu le temps de contempler les guerres aux sueurs froides, la course effrénée à l’armement. L’Homme a eu le temps de penser les conflits futurs. Et en choisissant de réduire l’espace des intelligences collectives, nous laissons peu de place à la possibilité de changer la course de nos sociétés vers ce « suicide collectif ». En sus, nos sociétés n’avaient pas prédit que le dérèglement climatique et la destruction environnementale prendrait la tête du peloton des catastrophes. L’étude de l’Anthropocène a révélé l’impact significatif de l’Homme sur son environnement et a pointé l’horizon de la fin de toutes formes de vie sur terre. Cette prise de conscience récente, au regard de l’histoire de nos sociétés, se confronte à un mur : l’incapacité des gouvernements à s’accorder sur des mesures radicales pour changer la fatalité qui nous attend.

À l’aube d’une ère où nous continuons volontiers de suivre une gouvernance du monde des Hommes par le jeu sans fin des puissances, quel chemin reste-il aux humanités ? Une humanité dont la respiration est en suspens face aux armes nucléaires. Une humanité dont  le pouls oscille dangereusement entre la vie et la mort. Allons-nous persister dans le renversement qu’évoquait Günther Anders de l’idée de l’Homme sans monde, à la possibilité d’un monde sans l’Homme ?

75 ans après Hiroshima et Nagasaki, il est plus que temps de respirer pleinement, sans crainte d’être contaminé par le virus nucléaire. Comment ?

La première réponse se trouve probablement dans la représentation cristallisée de l’arme nucléaire dans notre histoire politique. Celle-ci est présentée comme le facteur déterminant de la victoire de la guerre contre le Japon et le facteur capital d’une politique de dissuasion. Cela a assuré des politiques sécuritaires bâties sur la bombe, modelé l’idée de sa nécessité dans les relations internationales et minimisé ses impacts moraux, éthiques, sanitaires et environnementaux. De plus, cette représentation a accepté, pour ce type d’arme, que le droit international humanitaire et les droits humains soient écartés. Cela n’est plus acceptable.

La deuxième réponse découle du sentiment d’une énergie « maîtrisée ». Il est particulièrement complexe pour l’Homme, par sa nature, de considérer que quelque chose, et surtout une de ses inventions, puisse lui échapper. Ce « déni » renvoi aux peurs les plus profondes qui nous habitent. Le nucléaire est le symbole d’une puissance dévastatrice qui peut plonger des sociétés entières dans le néant. La conscientisation des conséquences de l’arme et de l’énergie nucléaire vont de pair.

Nombreux sont les sujets sensibles comme le désarmement et l’urgence écologique qui nécessite une réaction franche. Il est temps de donner une voix directe aux citoyens pour qu’ils prennent des décisions s’inscrivant dans une durabilité et dans l’intérêt collectif de l’humanité. Nous devrions avoir, telle la convention citoyenne sur le climat, l’organisation d’assemblées dédiées aux questions qui présentent une menace à l’humanité (la santé, la défense…). Et pourquoi ne pas aller plus loin avec une assemblée mondiale représentative directe des citoyens, issue de la transformation des rôles et des actions de l’Union interparlementaire ? L’utopie existe tant que celle-ci n’a pas été réalisée ! Voilà ma quatrième réponse.

Enfin, si nos sociétés fragilisées et fragmentées tiennent en place, c’est que dans leurs cœurs résident cette lueur persistante d’espoir et de paix à travers les générations. L’art est un vecteur intergénérationnel et l’éducation doit en être le socle. Militer pour éveiller la jeunesse aux sujets sensibles sur l’environnement et le nucléaire, c’est inscrire dans le temps l’émergence de mouvements pluriels conscients, émancipés et indépendants qui pourront répondre, avec un sens de justice, d’équité et de solidarité aux défis toujours plus grands à venir.

Il y a 75 ans les générations précédentes ont ouvert une page «choisir définitivement entre l’enfer et la raison».

Il est temps d’agir, de ne plus être simple observateur, mais d’incarner nos vies par nos actions, nos langages. Les leviers pour mettre en œuvre ces réponses se trouvent dans nos villes et nos territoires où les jeunes sont plus que jamais prêts à bouger. Cette jeunesse veut être actrice d’un mouvement gorgé d’humanité. Par le biais de collectifs, d’associations existantes les élu.e.s doivent être à leur écoute via des débats, des formations avec des scientifiques, des personnalités politiques, des parlementaires, des témoins, des artistes, des étudiants…etc. Ces initiatives doivent nous permettre de transmettre l’Histoire pour ne jamais oublier et pour soumettre nos réflexions afin de les transformer en projet. L’expression de la jeunesse est vitale pour que persiste la volonté de tendre vers un monde juste, durable et apaisé.

Il est temps de peindre la réalité que nous souhaitons. Loin des prières, loin des promesses, agissons pour dépasser l’horizon des humanités possibles.

 

 

Loréna Schlicht, 29 ans, lorena.schlicht(@)orange.fr. Convaincue de la nécessité de l’étude du langage, moteur de nos sociétés, et de son fonctionnement pour faire face aux grands enjeux contemporains, j’ai débuté mes études en Sciences du langage. Puis, un séjour de deux ans à Tokyo m’a « japonisée ». J’ai alors choisi d’axer mes recherches sur l’impact du nucléaire dans les discours français et japonais. Cette passion du Japon ne m’a pas quittée, au point de rejoindre pour une mission en 2018 l’organisation de Japonismes à Paris, comme assistante au conseiller pour les échanges culturels et éducatifs. Plus récemment, mes travaux sur la diplomatie parlementaire ouvrent le champ de nouveaux projets collaboratifs. C’est aujourd’hui par le prisme de la coopération culturelle, universitaire et scientifique que je dirige mon avenir professionnel.

Ce texte fait partie du projet « Génération Y : on vous écoute »  lancé le 18 mai 2020 par ICAN France 

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