Déclaration d’ICAN à l’OEWG (session de mai)

photostatementPhilineLa semaine dernière s’est ouvert à Genève la deuxième session du Groupe de travail créé par l’Assemblée générale des Nations Unies (AGNU), chargé de faire avancer les négociations multilatérales sur le désarmement nucléaire (OEWG). Des diplomates du monde entier sont réunis pour étudier les mesures juridiques concrètes et efficaces nécessaires à l’instauration d’un monde exempt d’armes nucléaires. Ouvertes à la participation de représentants de la société civile, ICAN prend part à ces discussions.

 

Déclaration prononcée le 11 mai 2016 par Philine Scherer-Dressler

Monsieur le Président,

Permettez-moi tout d’abord de remercier Nick Ritchie pour son excellente présentation ce matin.

Cette semaine, un petit groupe d’États a pris position contre la proposition d’un traité d’interdiction des armes nucléaires. Il est notable que tous ces États invoquent un besoin de protection qui serait assuré par les armes nucléaires de leurs alliés. Tous ces États considèrent donc que l’utilisation d’armes de destruction massive serait acceptable dans certaines circonstances, malgré leurs conséquences humanitaires catastrophiques indéniables.

La vraie raison de leur opposition à un traité d’interdiction n’est que rarement élucidée. Ces États prétendent qu’un tel traité ne permettrait pas de faire avancer le désarmement nucléaire. En réalité, ils ont pleinement conscience de son pouvoir de transformation. Ils réalisent bien qu’un tel traité les contraindra à exclure les armes nucléaires de leurs doctrines militaires.

Lorsque les négociations sur le traité d’interdiction débuteront, ces États membres d’alliances nucléaires auront du mal à garder leur distance. Leurs parlements feront pression pour qu’ils y participent. Leurs médias soulèveront des questions précises. Leurs citoyens se mobiliseront pour exiger qu’ils prennent part aux négociations. Même à ce stade de pré-négociations, le débat sur leur résistance à un traité d’interdiction fait rage dans un grand nombre de ces États.

  • En effet, il y a à peine 15 jours, aux Pays-Bas, le parlement a adopté une résolution demandant au gouvernement de soutenir, dans le cadre de ce groupe de travail, “le commencement de negociations d’un traité d’interdiction des armes nucléaires”. 85% des citoyens néerlandais s’accordent pour dire que les armes nucléaires doivent être interdites .
  • Début mars, la majorité des parlementaires norvégiens ont exprimé leur soutien à “l’interdiction internationale des armes nucléaires”. 77% des citoyens norvégiens appuient cet objectif.
  • En Australie, le Parti Travailliste – qui pourrait être amené à constituer le nouveau gouvernement d’ici deux mois – a adopté l’an dernier un nouveau programme politique qui soutient clairement la négociation d’un traité international d’interdiction des armes nucléaires. 84% des citoyens australiens sont d’accord avec cette position.
  • Le public allemand s’est lui aussi exprimé sans réserve: 93% des citoyens réclament que les armes nucléaires soient interdites; 85% veulent même que les armes nucléaires américaines soient retirées de leur territoire.

Monsieur le Président,

Il semble que le monde de la diplomatie du désarmement souffre d’un déficit démocratique. Il semble que la politique de certains États, telle qu’elle est représentée dans ce groupe de travail, ne reflète pas de façon adéquate la volonté de leurs citoyens, ni celle de leurs élus.

Il convient de constater que l’approche dite “progressive”, telle qu’elle est promue par les États membres d’alliances nucléaires, n’est en réalité ni progressive, ni nouvelle. Il s’agit de “l’approche étape par étape” sous couvert d’un nouveau nom. Cela fait longtemps que cette approche n’a pas donné de résultats significatifs. La simple réitération d’engagements passés ne nous mènera pas à la réalisation d’un monde exempt d’armes nucléaires.

Bien que les États qui ont présenté le document de travail sur ladite “approche progressive” soutiennent le but ultime d’un monde exempt d’armes nucléaires – comme le font d’ailleurs les pays possesseurs de l’arme nucléaire – ils n’ont jusqu’alors fait preuve que de peu de bonne volonté de changer leur propre position afin de contribuer à l’atteinte de ce but.

Quatre décennies et demi après l’entrée en vigueur du TNP, comment peut-on accepter que des armes nucléaires soient encore stationnées sur son territoire? Comment peut-on accepter encore de contribuer à la planification d’activités prévoyant l’utilisation d’armes nucléaires ?

Et comment peut-on accepter l’invocation d’une protection dudit “parapluie nucléaire”?

Les États membres d’alliances nucléaires semblent habiles pour recommander aux États dotés d’armes nucléaires de suivre certaines mesures, mais leur propre performance quant à la mise en œuvre de l’Article 6 du TNP laisse à désirer. L’état précaire dans lequel se trouve aujourd’hui ce traité peut, dans une certaine mesure, être attribué à leur inaction.

Ces États nous demandent de nous concentrer sur un terrain d’entente, plutôt que sur nos différences. Ils nous avertissent qu’une division accrue aurait lieu au sein de la communauté internationale – apparemment inconscients qu’ils sont eux-mêmes responsables de cette division du fait de leur acceptation d’armes nucléaires sur leur territoire.

Après des années de promesses brisées par les États dotés d’armes nucléaires, il serait futile – voir irresponsable – de poursuivre la trajectoire du moindre dénominateur commun caractéristique du TNP. Les États en faveur d’un réel désarmement doivent s’unir pour créer de nouvelles normes, claires et basées sur un traité.

Un traité d’interdiction soulèvera certainement de fortes résistances. Les États qui possèdent ces armes, ainsi que leurs alliés, ont l’intention de garder leurs armes nucléaires. Ils pensent que ces armes leur procurent une protection et un prestige au sein de la communauté internationale – mais il est certain que cette perception sera amenée à changer d’ici peu, quand un traité d’interdiction sera négocié.

Je vous remercie, Monsieur le Président.

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