La France a fait pression sur ses eurodéputés

14-02-04-parlement-europeen-strasbourg-ralfr-001Alors qu’allait avoir lieu le vote historique de la résolution L.41 à l’ONU, la France faisait pression sur ses eurodéputés pour qu’ils votent « non » à une résolution similaire du Parlement Européen.

Par Jean-Marie Collin, ICAN France

La semaine dernière, quelques heures avant le vote historique à l’ONU de la résolution L.41 « Faire avancer les négociations multilatérales sur le désarmement nucléaire », à quelques 6000 km de New York, les 751 eurodéputés du Parlement européen étaient appelés à voter la résolution « Sécurité et non-prolifération nucléaires » dont les points 6 et 7 venaient directement soutenir cette résolution à l’ONU, qui demande l’ouverture de négociation en 2017 d’un traité d’interdiction des armes nucléaires.

Le ministère des Affaires étrangère français a cru bon d’adresser une lettre d’instruction aux 74 eurodéputé(e)s français pour leur demander clairement de rejeter cette résolution en expliquant en 5 points pourquoi ils devaient voter « non » ! La notion de séparation des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif semble avoir été largement oubliée…

Après avoir mentionné que la France a maintenu son arsenal nucléaire « au niveau le plus bas possible », le document indique que « les autorités françaises sont engagées en faveur d’un processus de désarmement pragmatique et graduel, conforme à l’article VI du TNP ». Cet argumentaire classique a prouvé son inefficacité au vu des 20 années d’impasse dans ce processus dit étape par étape. De plus, indiquer que ce processus seul est conforme aux vues de l’article VI, comme moyen de parvenir à un monde sans armes nucléaires, est totalement faux.

Le troisième point indique très clairement que la France « ne soutient pas les initiatives relatives au lancement des négociations sur un traité d’interdiction des armes nucléaires car elles sont incompatibles avec la politique de dissuasion nucléaire ». La France ajoute que sa politique de dissuasion nucléaire est « strictement défensive », ce qui n’est pas vrai. Le président Hollande l’a clairement mentionné (discours à Istres, 2015) en expliquant que la France « peut, en dernier ressort, marquer sa volonté à défendre nos intérêts vitaux par un avertissement de nature nucléaire ayant pour objectif le rétablissement de la dissuasion ».

En d’autres termes, cela signifie que la France serait prête à réaliser en premier une frappe  nucléaire. Un tel « avertissement de nature nucléaire » serait le résultat du tir d’un missile de croisière nucléaire ASMP-A (doté d’une ogive nucléaire TNA d’une puissance de 300 Kt). Il faut noter que ce concept militaire est la raison principale pour laquelle la France conserve sa composante aéroportée.

Dans le dernier paragraphe de la lettre, il est expliqué que le traité d’interdiction n’apporterait aucun progrès concret en matière de désarmement nucléaire ». Si ce traité d’interdiction n’aura aucun effet, alors pourquoi la France est-elle si inquiète de ces conséquences ? La France sous-entend-elle qu’une interdiction légale d’une catégorie d’arme est inutile ? Cet argument est un non-sens politique, surtout si nous observons comment les armes chimiques et biologiques ont été éliminées après avoir été interdites. La France note également, encore une fois, que ce traité d’interdiction constituera une menace pour le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), sans qu’aucun argument ne soit avancé.

Si nous observons le résultat du vote, la résolution a été déposée par seulement 3 eurodéputés français du groupe S&D, mais il semble que cette lettre ait changé la position de deux d’entre eux, puisqu’ils ont décidé de s’abstenir lors du vote. L’impact global est faible, mais existe donc bien…

Cette attitude de la France s’inscrit dans le prolongement des fortes pressions déjà exercées sur des pays africains dans le cadre du vote de la résolution L41.

ICAN France va solliciter le ministre des Affaires étrangères pour lui demander une explication sur ces pressions exercées sur des parlementaires et pour savoir si la France promeut réellement le désarmement nucléaire de bonne foi, comme le demande le Traité de non-prolifération nucléaire !

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