Témoignage de Jacques Gracien – Démantelement de Reggane Hammoudia

« Je suis arrivé sur le champ de tir d’Hammoudia en août [1963]. Au début c’était pour nettoyer le terrain d’Hammoudia. On a travaillé en zone contaminée. Cela consistait à faire des tranchées, détruire tous les avions qui étaient sur le site, et puis les enfouir, passer du sable par-dessus, il fallait rendre le terrain propre à l’Algérie.

Les conditions étaient assez pénibles. Il faisait très chaud. On commençait le matin à 5 heures et finissait vers 10 heures. Quand on sortait du champ de tir, il fallait prendre des douches au teepol. Parfois, on était contaminé, donc il fallait prendre une autre douche, on en a pris jusqu’à 4 ou 5 pour être sûr de ne plus rien avoir. Et puis après on sortait, on allait se reposer, on allait dîner, on faisait la sieste et on repartait sur le champ de tir vers 15 heure pour aller faire l’entretien et le plein des véhicules. Il fallait être très prudent, ne pas enlever le masque et la tenue.

J’étais chauffeur, à la disposition  de tous ces gens qui étaient sur le site. J’allais livrer du matériel qu’on nous chargeait dans les camions. Il y avait aussi les pains de plastiques qu’on mettait dans les trous pour tout faire exploser.

On a travaillé sur le point zéro. J’ai roulé sur le point zéro car on nous avait demandé de faire des prélèvements sur une tâche noire, comme du charbon: on l’a traversée de fond en comble. Après cette tâche noire, il a fallu qu’elle disparaisse. Avec des bulldozers et des scrapeurs, ils ont tout retourné le sable, c’était aberrant…  Je sais qu’il y a des camarades qui ne voulaient pas y aller, ils avaient peur, mais on n’avait pas le choix. On nous a dit qu’il fallait y aller, on y a été. On nous avait dit qu’il fallait mettre le masque, mais on ne nous a jamais expliqué pourquoi.

On devait tout rendre et mettre le terrain à nu. Mais tout ce qui est en terre est contaminé à mort. On a recouvert le tout d’un mètre cinquante de sable, je vous le garantis, pas plus, deux mètres au mieux. Tout ce qui était dessous, les avions, tout était contaminé.

Il y a quelque chose qui m’échappe toujours. J’étais chauffeur, j’avais un camion, mais ce camion était contaminé. Parfois, on me disait, Gracien, il faut que tu sortes ton camion pour qu’il aille à l’entretien, et avant de le sortir du terrain, bien entendu, il fallait le décontaminer. Moi, j’étais de l’autre côté de la barrière, je montais dans le camion, j’étais en short, torse nu, voilà on arrivait au garage, on montait sur la fosse. Bien sûr, on faisait le graissage et la vidange, mais il y avait plein de petites poussières qui tombaient sur nous. Tous ces camions sont restés là-bas, il y avait des camions grues complètement contaminés.

C’est colossal. On a ‘nettoyé’ partout, la mission était accomplie, les chefs étaient contents, ils ont rendu ça à l’Algérie. »

Témoignage tiré de l’ouvrage: « Essais nucléaire français : L’héritage empoisonné » – Bruno BARRILLOT (Observatoire des armements)

 

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